Barthes et le cinéma : « En sortant du cinéma »

Organisateurs : Antoine de Baecque, Marie Gil et Eric Marty

Date limite d'envoi des propositions :

Lancement de l'appel :

Barthes et le cinéma : "En sortant du cinéma"
ITEM / Cérilac / DHTA / Thalim-Arias

Le colloque « Barthes et le cinéma » s’inscrit dans un vaste ensemble de manifestations, déjà programmées ou en projet, pour l’année 2015 (Exposition et conférences à la BNF, Rencontres photographiques d’Arles, colloque au Collège de France, exposition au FRAC d’Aquitaine) et le centenaire de la naissance de Roland Barthes, inscrit par le ministère de la Culture aux célébrations nationales.

Le colloque « Barthes et le cinéma : "En sortant du cinéma" » s’appuie sur un célèbre texte paru en 1975 dans un numéro spécial de Communications, intitulé « En sortant du cinéma », et qui commençait par cette phrase : « Le sujet qui parle ici doit reconnaître une chose : il aime à sortir d’une salle de cinéma. »

Cela nous semble allégorique du rapport de Barthes au cinéma : il désigne à la fois un rapport d’extrême familiarité à cet art (l’acte ordinaire de sortir d’une salle obscure dans le cortège murmurant des spectateurs), et d’une réticence déclarée, presque feinte, de « résistance au cinéma » - comme il l’écrivait dans Roland Barthes par Roland Barthes. Selon une rumeur qu’il a lui-même créée, en effet, Barthes n’aurait pas aimé le cinéma. Il aurait été du côté du théâtre, de la photographie. Cette rumeur fut si efficace que curieusement, alors que s’est engagé depuis plusieurs années un grand travail de relecture des œuvres fondatrices de la culture théorique française contemporaine dans leur relation au cinéma (à travers toutes sortes de manifestation sur le modèle de « Deleuze et le cinéma », bien sûr, mais aussi de « Derrida et le cinéma », « Lacan et le cinéma », « Foucault et le cinéma », « Sartre et le cinéma », « Badiou et le cinéma », etc.), l’œuvre de Barthes n’a donné lieu à aucune entreprise comparable.

Pourtant Barthes est peut-être celui qui, Deleuze excepté, a le plus donné au cinéma. Un rapide sondage dans les Œuvres complètes de l’auteur donne la mesure d’un rapport permanent à la production cinématographique, depuis son premier texte publié consacré à Bresson en 1943 jusqu’au tout dernier puisque, quelques jours avant l’accident mortel du 25 février 1980, Barthes prononce, en présence d’Antonioni, à Bologne pour la remise du prix Archiginnedio d’Oro, une allocution intitulée « Cher Antonioni… ». Au point qu’un colloque sur « Barthes et le cinéma » revient à proposer une petite « histoire du cinéma » qui est celle du XXe siècle de Barthes.

Le colloque ne se contentera pas, cependant, d’explorer ce que le cinéma a représenté dans la vie et dans l’œuvre de Barthes ; il entend aussi montrer ce que le regard « résistant » de Barthes à la facilité du cinéma a apporté, et peut encore apporter à la pratique, à la création et à la théorie cinématographiques.

Car il existe une face heureuse de l’expression « en sortant du cinéma » : celle du plaisir partagé, de la pratique, de la fréquentation du cinéma. C’est d’abord l’écriture critique sur les œuvres qui ont arrêté Barthes (les films de Chaplin, Lubitsch, Kazan, Mankiewicz, Fellini, Pasolini, Chabrol, Guitry, Godard, Rohmer), et qui représente aujourd’hui des textes de référence trop mal connus. C’est ensuite le rapport personnel que Barthes eut avec tel cinéaste (des amitiés avec Téchiné, Robbe-Grillet, Zucca/Klossowski, Antonioni, Pasolini, Bonitzer). C’est enfin le compagnonnage avec la cinéphilie de son temps, par exemple avec Les Cahiers du cinéma (son premier entretien est paru dans Les Cahiers en septembre 1963, et son dernier livre, La Chambre claire, est commandé par Les Cahiers).

Mais le « En sortant du cinéma… » ne reflète pas seulement le rapport de « l’amateur » ; il est aussi l’expression symbolique d’une forme de déconstruction du medium et du langage cinématographiques. La réflexion théorique sur le cinéma est une manière de prendre le cinéma du dehors, par la sociologie, puis par la sémiologie, enfin par le « plaisir » même qu’il suscite. Elle commence chez Barthes dès les années 1960 dans la continuité des Mythologies et du renouveau théorique qui se constitue alors. Ce sont ensuite les premiers textes écrits dans le cadre de la Revue internationale de filmologie, au cœur d’une réflexion autour d’une sémiologie de l’image. On oublie trop souvent que Barthes a accompagné la constitution des études de cinéma en champ théorique autonome, en relation à Metz, Eco, Bellour, et leurs héritiers. Il est vrai que se constitue en même temps l’entreprise de déconstruction propre à Barthes qui opère essentiellement autour d’un conflit entre photographie et cinéma, où la photographie, valorisée contre l’image-mouvement, devient progressivement l’objet secret et fondamental du cinéma, mettant au jour un mode de visibilité particulier du film et dont l’exemple le plus connu est le texte sur les photogrammes d’Eisenstein (« Le troisième sens » paru dans Les Cahiers du cinéma en juillet 1970) qui a marqué toute une génération de critiques et de cinéastes. Cette traversée (cette « trouée ») du cinéma par l’image fixe, peut être alors décryptée comme un rapport critique passionnel à l’image, extrêmement fécond comme exploration, pour Barthes et pour aujourd’hui, de la relation au spectacle cinématographique.
Sortir du cinéma serait une manière de voir le film en lui tournant le dos. Ce qui serait alors une manière très godardienne de le consommer. Mais c’est aussi l’occasion – au-delà des textes théoriques – d’explorer ce rapport intime, cette écriture réticente et désirante en même temps, qui explique l’importance de la référence cinématographique chez Barthes, qui apparaît comme une passion.

Ces différents axes orienteront la mise en place du colloque de l’ENS Barthes et le cinéma, programmé sur deux journées, dans la salle Jean Jaurès (ancienne salle de la Cinémathèque française Henri Langlois, dite "salle de la rue d’Ulm", espace historique de la cinéphilie s’il en est), les 14 et 15 octobre 2015.

Les projets de communication (un titre, accompagné d’un court résumé d’une dizaine de lignes maximum) sont à adresser, avant le 27 mars 2015, au comité d’organisation du colloque, composé de :
. Antoine de Baecque : antoine.de.baecque chez ens.fr
. Marie Gil : n.mariegil chez gmail.com
. Eric Marty : eric.marty12 chez wanadoo.fr