Jean Giono, corps et cosmétiques Journée d’étude

Organisateur : Alain Romestaing

Journée d’étude organisée par Mireille Sacotte et Alain Romestaing

Équipe "Métamorphoses de la fiction"

UMR 7171 - Écritures de la modernité - CNRS/Paris 3

Contacts :

  • Alain Romestaing
  • UMR 7171 – Salle 431 (4e étage) 01 45 87 41 08 // 06 12 24 03 50

On peut relever dans l’œuvre de Jean Giono un parti pris pour le corps naturel : cela va d’un goût marqué pour la nudité et le déshabillage (Le Chant du monde, Deux cavaliers de l’orage) jusqu’à la présentation péjorative, inquiétante ou burlesque de l’usage des cosmétiques (Naissance de l’Odyssée, Jean le Bleu, Noé, Angelo), en passant par l’éloge du détachement par rapport à la tenue vestimentaire, celle-ci fût-elle au préalable choisie avec soin (Pour saluer Melville, Angelo). Les cosmétiques dissimulent ou révèlent, avilissent ou subliment, selon le contexte. Les parfums, les fards, les huiles – Pénélope dans Naissance de l’Odyssée, première des « femmes peintes » ; la mère d’Odripano qui pousse le maquillage jusqu’à une effrayante craquelure dans Jean le Bleu ; Anna Clèves dont Angelo se demande « quelle sorte de plâtre » elle s’est mis sur la figure ; Adelina White « légèrement et très bien fardée » selon le goût d’Herman, etc. – entrent avec le corps, et notamment avec la peau, dans de subtiles dialectiques du naturel et de l’artifice, de la surface et de la profondeur, du sain et du malsain et jouent avec le désir, la réalité et le néant.

Sur l’axe des formes du naturel gionien qui irait de la peau nue jusqu’à l’habillage sous ses diverses formes, cette journée d’étude est consacrée aux multiples usages et significations des cosmétiques dans l’œuvre de Giono. Cette réflexion sera reprise et approfondie lors d’un colloque sur le corps et ses habillages prévu pour la première semaine de juin 2009.

PROGRAMME DE LA JOURNÉE

  • 9h45. Ouverture (Mireille Sacotte et Alain Romestaing)
  • 10 h. Alain Romestaing : « Usages gioniens des cosmétiques, ou les déplacements du corps »
  • 10 h 45. Laurent Fourcaut : « Quelques observations sur le motif de la peau chez Giono »
  • 11 h 30. Anne Simon : « "Imprimer sa marque" : de la peau tatouée à l’imaginaire fictionnel »
  • 12 h 30. Pause déjeuner
  • 14 h. Alain Tissut : « Peintures de guerre : le corps et ses ornements dans Le Grand Troupeau »
  • 14 h 45. Julie Mallon : « Faire parler la poudre »
  • 15 h 30. Sylvie Vignes : « Le parfum des âmes fortes »
  • 16 h 15. Alain Schaffner : « "L’odeur si belle" : les sortilèges du parfum dans Angelo »

PRÉSENTATION DES PARTICIPANTS ET DE LEURS COMMUNICATIONS 

MIREILLE SACOTTE

Mireille Sacotte est professeur émérite à l’université Paris III – Sorbonne Nouvelle où elle dirige le centre Giono au sein de l’équipe de recherche « Métamorphoses de la fiction » (UMR 7171 – écritures de la modernité). Elle a participé aux tomes VII et VIII de l’édition de la Pléiade et a organisé le colloque du centenaire à la Bibliothèque Nationale dont les actes ont été publiés chez Grasset sous le titre Giono l’Enchanteur (1996). Elle est également l’auteur du "Foliothèque" consacré à Un roi sans divertissement (Gallimard, 1995) et de nombreux articles souvent centrés sur l’imaginaire de Giono.

ALAIN ROMESTAING : « USAGES GIONIENS DES COSMÉTIQUES, OU LES DÉPLACEMENTS DU CORPS »

Alain Romestaing est maître de conférences à l’IUT de l’Université Paris Descartes et secrétaire de l’équipe "Métamorphoses de la fiction" (anciennement "Giono et l’imaginaire littéraire du XXe siècle") au sein de l’UMR 7171 - "Écritures de la modernité" - CNRS/Paris 3. Travaillant sur la question du corps dans la littérature française du XXe siècle et dans l’oeuvre de Jean Giono, il a consacré plusieurs articles à cet auteur, notamment dans la revue Modernités et pour les Cahiers du Lapril, ainsi qu’un ouvrage à paraître chez Honoré Champion.

On n’associe pas spontanément Jean Giono au thème des cosmétiques : même si l’on ne caricature pas cet écrivain en chantre de la nature et du monde paysan, on peut difficilement contester une présentation péjorative ou au moins ironique de la coquetterie et des raffinements de toilette. Le naturel est valorisé au détriment du fard et du maquillage, notamment parce que cette opposition redouble en partie celle des campagnes et des villes, civilisation du lien avec les forces profondes du monde contre civilisation du superficiel, voire de la perversion. Les cosmétiques seraient donc coupables d’être contre nature. Pourtant, cette nature, Giono montre qu’il faut aussi la contrer : le corps naturel doit être surmonté. Les cosmétiques, le geste de la toilette, deviennent alors signes d’humanité contre la loi du monde. Et de ces signes, l’écrivain joue avec jubilation pour redistribuer les cartes, ou du moins les mélanger à plaisir, comme pour mieux déplacer les lignes de partage striant le corps entre le naturel et l’artifice, le convenable et l’inconvenant, l’humain et l’animal, le sain et le malsain, voire entre la vie et la mort.

LAURENT FOURCAUT : « QUELQUES OBSERVATIONS SUR LE MOTIF DE LA PEAU CHEZ GIONO »

Laurent Fourcaut est professeur des universités à l’Université de Paris 4-Sorbonne (IUFM de Paris). Spécialiste de l’œuvre de Giono, dont il étudie plus particulièrement les structures de l’imaginaire, il a publié plusieurs livres (dont « Le Chant du monde » de Jean Giono en « Foliothèque » Gallimard) et de très nombreux articles. Directeur de la série Jean Giono de La Revue des Lettres modernes (Minard), il a fait paraître quatre livraisons (« Les Œuvres de transition (1938-1944) », 1991 ; « Giono et son apocalypse », 1995 ; «  Naissance de l’Odyssée, enquête sur une fondation », 2002 ; « Que ma joie demeure - écrire-guérir ? », 2006). Poète, il travaille également sur la poésie contemporaine (Lectures de la poésie française moderne et contemporaine, A. Colin, « 128 », 2005).

Le motif de la peau occupe une place importante dans la grammaire de l’imaginaire gionien. Le sang, ou force interne, cherche à franchir les « barrières de la peau » pour rejoindre le monde matériel-maternel, gigantesque foyer de forces en travail ou en devenir. Cet élan centrifuge est le vecteur de ce que Giono appelle la perte. Ainsi la peau est-elle la fragile enveloppe qui, l’isolant, détermine l’individu. Elle est une prison, puisqu’elle le coupe des êtres et des choses. Mais elle est aussi un rempart et un refuge, car en sortir, c’est mourir, destin contre quoi s’arc-boute farouchement l’avarice (du désir). Les maladies de peau, fréquentes dans l’œuvre de Giono, sont donc des maladies du désir : elles signalent – et résultent de – une altération plus ou moins grave de la relation entre le personnage et le monde.

ANNE SIMON : « “IMPRIMER SA MARQUE” : DE LA PEAU TATOUÉE À L’IMAGINAIRE FICTIONNEL »

Ancienne élève de l’École normale supérieure, Anne Simon est chargée de recherche au CNRS (équipe « Métamorphoses de la fiction », UMR 7171). Ses sujets d’étude, le vivant, le corps et l’animalité la mènent à interroger les rapports littérature/sciences humaines. Elle est notamment l’auteure de À leur corps défendant. Les femmes à l’épreuve du nouvel ordre moral (avec C. Détrez, Seuil, 2006), Proust ou le réel retrouvé (PUF, 2000) et d’un article sur Giono dans Nouvelles Francographies, n°1. Elle coordonne le projet de recherche « Animalittérature », et prépare un essai sur "Proust et les philosophes du XXe siècle."

Le tatouage est un cosmétique particulier : totalement assimilé à la peau, il ne peut s’ôter, vit et vieillit avec le corps qu’il vient singulariser. On le retrouve à plusieurs reprises dans l’œuvre de Giono, que ce soit dans Deux Cavaliers de l’orage, Un de Baumugnes, Fragments d’un paradis ou Jean le Bleu. L’intervention s’attachera à relever la variété des occurrences de ce motif et les différentes valeurs qui lui sont attachées. Elle se penchera tout particulièrement sur la fonction de « marque » que constitue le tatouage : analogue sur ce plan à la création scripturale, le tatouage, imprimé à même le velin de la peau humaine, ouvre vers l’imaginaire et le monde fictionnel, comme en témoigne cette ekphrasis vivante que constitue le torse du Flamboyant dans Deux Cavaliers de l’orage, la nef tatouée faisant signe vers l’origine mythologique des Jason.

ALAIN TISSUT : « PEINTURES DE GUERRE : LE CORPS ET SES ORNEMENTS DANS LE GRAND TROUPEAU »

Alain Tissut, ancien élève de l’ENS de Fontenay-Saint-Cloud, enseigne en classes préparatoires au Lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand. Il poursuit parallèlement des recherches sur la représentation du corps dans la guerre à partir du Grand Troupeau de Jean Giono. Dernière publication : "Jean Giono ou le corps au service de la paix", in La Paix, esthétiques d’une éthique, ouvrage collectif, Peter Lang, Berne 2007.

Dans l’œuvre de Giono, Le Grand Troupeau est atypique à bien des égards : écrit dans la douleur et l’hésitation, c’est le seul roman inspiré directement – et tardivement – de son expérience de combattant de la Grande Guerre. La représentation du corps y pose également des problèmes spécifiques dans la mesure où elle est soumise à une contrainte inédite, Giono se trouvant dans l’obligation de naviguer entre deux écueils. Côté Charybde, les lieux communs de la représentation héroïque du corps du combattant. La pilosité abandonnée à une croissance sans contrôle, mais aussi la carapace de boue et de sang, les bandages souillés, les plaies ouvertes ou fraîchement recousues disent à la fois l’intensité des épreuves subies et le courage viril déployé à les surmonter. Côté Scylla, le corps naturel du paysan selon la conception gionienne : lutteur lui aussi, homme du contact à bras le corps avec une terre qui lui imprime sa marque de boue, sa morsure de pierre, de glace ou de feu.

Or, dans sa dénonciation de la guerre, Giono entend à la fois dénoncer la représentation dangereusement attirante de l’héroïque poilu et instaurer un système d’opposition entre le corps du paysan et celui du soldat. Il va donc lui falloir inventer pour ce corps du guerrier des ornements nouveaux : fards jamais observés, étranges inclusions, parfums inattendus, afin d’atteindre cet objectif ambitieux entre tous, le priver de toute forme de séduction.

JULIE MALLON : « FAIRE PARLER LA POUDRE »

Julie Mallon – Professeure agrégée de Lettres Modernes, enseigne actuellement au collège ZEP de la Ségalière, à Largentière, Ardèche. Sa thèse de doctorat, "Du désir de désordre", portait sur les personnages féminins dans l’œuvre de Giono. Elle a contribué au numéro de Roman vingt/cinquante sur Un Roi sans divertissement et au Bulletin de l’Association des amis de Jean Giono en 2004 et en 2006. La Revue Giono publie dans son premier numéro son "Abécédame, abécédaire des personnages féminins gioniens".

De Naissance de l’Odyssée à Dragoon, la poudre, pas toujours désignée sous son appellation complète de poudre de riz, accompagne plus ou moins discrètement certains personnages, souvent des femmes, parfois des hommes. Elle fait partie des cosmétiques tout en se différenciant d’autres produits de maquillage (auxquels, comme le rouge, elle est parfois associée) par ses teintes pâles, blanc ou rose, qui semblent aller à l’encontre de la recherche de l’éclat du fard, par sa texture et le parfum qu’elle dégage, aussi impalpables l’une que l’autre. Son utilisation uniforme sur l’ensemble du visage, plus rarement sur d’autres parties du corps, exceptionnellement sur les cheveux, la rapproche de celle d’un masque, mais d’un masque invisible puisque l’on en devine à peine la discrétion, en même temps que trop discret pour ne pas être remarqué et significatif. Que peut signifier cette frontière particulière, presque virtuelle, que Giono installe entre la peau et le monde, sous une espèce frivole ? Comblement d’un vide du monde, création d’un vide dans celui-ci, la poudre de beauté, comme l’autre, la noire (et il faut compter dans le lexique avec la malice gionienne, son côté narquois ), est susceptible de contenir et véhiculer les deux interprétations, peut-être pas si contradictoires qu’on peut le penser d’abord.

SYLVIE VIGNES : « LE PARFUM DES ÂMES FORTES »

Maître de conférences à l’Université Toulouse-le-Mirail, Sylvie Vignes a soutenu un doctorat intitulé Giono et le travail des sensations : un barrage contre le vide publié aux éditions Nizet en 1998, et a co-organisé le colloque « Giono : la mémoire à l’œuvre » de mars 2008. Ses travaux interrogent souvent la place faite, dans des œuvres contemporaines françaises et québécoises, à la dimension corporelle et sensorielle.

Les œuvres de jeunesse de Giono font la part belle aux odeurs naturelles, brutes, et donnent la préférence aux êtres « sans fard », au sens propre comme au sens figuré. Toutefois, la manière dont le romancier présente les cosmétiques va progressivement se nuancer et surtout se complexifier, et il est tout à fait significatif à notre sens que le dernier texte de sa main – « De certains parfums » – donne la préférence au produit de l’art sur les exhalaisons naturelles, car, précise Giono, « le parfum, c’est l’odeur plus l’homme » et il permet donc « d’affronter – et souvent de [...] vaincre – les mystères les plus terribles ». À en croire celle des deux narratrices des Âmes fortes qui reste anonyme, Thérèse déploie une extrême sensibilité sensorielle dans son amour pour sa bienfaitrice, et perçoit les « très belles histoires » que raconte le mélange du parfum de Chypre qu’utilise madame Numance avec la fragrance des grands pins qui entourent sa maison.

Nous nous proposons de nous pencher sur les rôles joués par les cosmétiques dans Les Âmes fortes, en étudiant notamment ce que les parfums de Thérèse et de madame Numance « racontent » sur l’articulation entre naturel, artifice, culture, « force » et séduction.

ALAIN SCHAFFNER : « "L’ODEUR SI BELLE" : LES SORTILÈGES DU PARFUM DANS ANGELO »

Alain Schaffner est professeur de littérature française à l’Université Paris III, où il dirige l’équipe "Métamorphoses de la fiction". Ses travaux portent sur le roman français du début du siècle aux années 1980 (Proust, Céline, Cohen, Vialatte) et sur la question du romanesque. Il a écrit trois articles sur Giono, dont un est à paraître.

Dans Angelo, le héros tombe amoureux de l’héroïne, Pauline, en succombant au charme de "l’odeur si belle" qui émane d’un mouchoir qui lui appartient. Ce coup de foudre olfactif attire l’attention sur les rapports éventuels entre l’essence (idéale) et l’essence (parfumée) de la femme aimée. Entre le miasme (du Hussard, de Noé) et la jonquille (d’Angelo), le personnage de Giono fraie son chemin à vue de nez dans un monde d’odeurs et de parfums.