Un bréviaire du socialisme en chansons (Zimbabwe 1964-1980) Colloque « Socialismes africains/Socialismes en Afrique »

Intervenant : Elara Bertho

CNRS site Pouchet
59/61 rue Pouchet, Paris 75017

De la déclaration unilatérale d’indépendance (UDI) de la Rhodésie en 1964 jusqu’à l’accession au pouvoir de Robert Mugabe en 1980, les deux partis ZANU et ZAPU ont mené une lutte armée contre le gouvernement de Ian Smith qui a pris la forme de la guérilla. Les Chimurenga songs, ces chants de combats, ont joué un rôle fondamental dans la diffusion du socialisme, dans la circulation des techniques de combat, dans l’enrôlement des jeunes recrues (sur ce point, voir Pongweni 1997), dans la cohésion des groupes armés. Diffusés en anglais, en shona ou en ndebele, ils faisaient partie intégrante de la « révolution culturelle » prônée par les deux partis, en adoptant des modèles relevant de plusieurs échelles. Ils citaient, en effet, dans un même continuum, à la fois les leaders de la révolution zimbabwéenne, des esprits des cultes shona et ndebele, des artisans de la décolonisation sur le continent, ou de grandes figures du socialisme international, comme Mao.
A partir d’un corpus de chants enregistrés dans des studios du Mozambique et conservés aux National Archives of Zimbabwe, nous analyserons comment un arsenal rhétorique socialiste se met en place dans ces chants, et comment il s’articule à la revendication d’indépendance, et logiquement aussi à la critique coloniale. En réalité, tous ces chants fonctionnent sur un modèle analogique, où le colonialisme est couplé au capitalisme, et dont le corollaire est que la libération nationale – anticoloniale – est assimilée au grand soir.
L’analyse de ce corpus d’archives, ainsi que des sources imprimées (Alec, Pongweni, Songs that won the liberation war, Harare, 1982 ; Martha Lane, PhD, « The blood that made the body go », Illinois, 1983) sera d’abord centrée, dans une perspective transdisciplinaire, sur la diffusion d’éléments de langage, et d’une rhétorique, socialistes. La circulation des Chimurenga songs permet la propagation d’un code d’honneur du soldat socialiste, traduit en trilingue, et répété dans un grand nombre de sources de notre corpus. Les créations de ces textes s’effectuent par les cadres du partis, anonymes dans de nombreux cas, qui reprennent et s’inspirent de modèles de chants traditionnels (hymnes, chants de travail, chants religieux ; voir Hodza 1977) tout en les renouvelant par l’insertion d’un lexique nouveau, avec des visées toutes autres. Les catégories traditionnelles d’« élites » et de « populaires » se trouvent donc en porte-à-faux face à ces objets mixtes, hybrides.
Nous analyserons également ce que nous pourrions appeler le panthéon de l’internationale socialiste, créé et célébré dans ces chants du Zimbabwe : l’anticolonialisme socialiste fédère des luttes internationales (autorisant la convocation de figures russes autant que chinoises, par exemple, voire mozambicaines ou tanzaniennes), tout en justifiant des conflits nationaux, et surtout locaux (les leaders du ZANU et du ZAPU s’affrontent également entre eux, pour obtenir la plus grande visibilité dans ce jeu de propagandes opposées).

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