Critique du voyage. L’exemple de la correspondance d’Orient de Flaubert Chapitre d’ouvrage - 2013

Sarga Moussa , Critique du voyage. L’exemple de la correspondance d’Orient de Flaubert , in Itinéraires littéraires du voyage, 2013, pp. 169-176

Résumé

Lorsqu’on parle du voyage en Orient de Flaubert, aujourd’hui, on a tendance à oublier que celui-ci était accompagné de Du Camp. Ou plutôt, c’est Du Camp qui dirigeait les opérations, et Flaubert qui l’accompagnait. Le premier avait déjà accompli un voyage en Asie Mineure et à Constantinople, dont il avait publié le récit en 1848 sous le titre de Souvenirs et paysages d’Orient. En 1849, lorsqu’il repart pour l’Orient avec Flaubert, Du Camp est donc dans la position du grand frère : il a déjà une expérience des voyages lointains, ce qui a dû contribuer à lui faire obtenir une mission de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, mission dont il s’acquittera en photographiant notamment de nombreux monuments pharaoniques de la vallée du Nil. Ce sera la matière du premier grand recueil de photographies orientalistes qu’il publiera dès son retour, sous le titre d’"Égypte, Nubie, Palestine et Syrie" (1852). Mais Du Camp fait feu de tout bois. Il publie également, dès l’année suivante, un roman, "Le Livre posthume", dont le sujet est ancré dans sa propre expérience viatique. D’autre part, il publie en 1854, dans la Revue de Paris dont il est le directeur, une nouvelle intitulée "Reïs-Ibrahim", qui renvoie au pilote de la cange avec laquelle il avait remonté le Nil jusqu’à la seconde cataracte. Enfin et surtout, Du Camp publie la même année "Le Nil", le récit de son voyage en Égypte. À cette stratégie éditoriale consistant à occuper rapidement le terrain en visant un large public, Flaubert oppose sa propre attitude de rétention auctoriale. Il remplit certes des carnets, il prend des notes qu’il recopie même soigneusement, une fois de retour à Croisset ; pourtant, il refuse de publier le moindre récit de voyage. Cela ne veut pas dire que l’Orient ne fera pas retour dans la fiction : pensons à" La Tentation de saint Antoine", dont une première version avait d’ailleurs été ébauchée en 1849, ou à "Salammbô "(1862), ou encore à" Hérodias", le dernier des" Trois Contes" (1877) de Flaubert. Mais celui-ci, avant même d’être reconnu comme écrivain (car Flaubert, avant "Madame Bovary", n’est pas encore " Flaubert "), se méfie du " déjà-dit ". Il sait que le voyage, au milieu du XIXe siècle, est en train de devenir une sorte de rituel bourgeois. Comment, dès lors, raconter une expérience forte sans passer pour un voyageur naïf ? comment dire l’Orient sans tomber dans la récitation orientaliste ? Il se pourrait que la correspondance soit un espace privilégié pour exprimer ce type de paradoxe. C’est en tout cas ce corpus, plus que les notes de voyage (dont Flaubert s’inspire parfois pour rédiger ses propres lettres, comme si celles-ci devenaient le véritable récit viatique) qu’on exploitera ici, sachant que cette correspondance, non publiée du vivant de l’auteur, fut adressée à sa famille et à ses amis, mais principalement à deux destinataires : d’une part la mère de Flaubert, que celui-ci cherche souvent à rassurer (les lettres qu’elle reçoit doivent justifier le départ du fils auquel elle n’avait consenti qu’à regret) ; d’autre part Louis Bouilhet, l’ami de cœur aspirant lui aussi à devenir écrivain (les lettres qui lui sont destinées comportent ainsi, outre toute une composante sexuelle soigneusement cachée à Mme Flaubert, des considérations sur l’écriture). Ce qu’on va examiner ici, à travers cette correspondance d’Orient, ce sont donc autant les aventures d’un voyageur que la posture réflexive d’un épistolier en voyage.

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