L’éclat de la figure Etude sur l’antipersonnage de roman - Ouvrage (y compris édition critique et traduction) - 2001

Xavier Garnier

Etude sur l’antipersonnage de roman, Presses Interuniversitaires Européennes - Peter Lang (ed.), Peter Lang, Nouvelle poétique comparatiste, 2001, p. 191

Résumé

Cet ouvrage est le prolongement direct des réflexions sur le personnage du sorcier dans le roman africain. Il s’agit désormais d’élargir le corpus et d’observer comment la « fonction sorcière » peut être prise en charge par une certaine catégorie de personnage de roman. Le personnage-figure se distingue du personnage-personne par l’absence de conscience, qui sem-ble une composante implicite constitutive du personnage. Imaginer un personnage sans cons-cience est un moyen de dissocier le personnage de toute possibilité de représentation d’une personne. Alors toutes les caractéristiques physiques, psychologiques ou sociales du person-nages fonctionnent dans le roman comme autant de leurres. Le personnage-figure ainsi défini pourra nous permettre de comprendre comment la force vient au récit : non pas une force re-présentée, mais une force active qui est la seule raison de son déroulement. Parce qu’il ouvre le récit, non plus sur l’intériorité d’une conscience mais sur le Dehors, le personnage-figure rend impossible toute forme d’identification de la part du lecteur, pour laisser la place à une fascination. Cette invention de la figure dans le roman moderne s’est faite parallèlement, et par des biais différents, dans le roman occidental et dans le roman africain qui sont étudiés de façon conjointe au cours de cette étude. La première partie se propose d’étudier les conditions d’apparition de la figure dans le roman. C’est sur les ruines de la représentation que la figure sera susceptible d’apparaître, où plus exactement lorsque les formes visibles s’estompent et deviennent incertaines. Virginia Woolf et Ben Okri, ces deux auteurs venus d’horizons si différents, ont en commun une grande attention aux manifestations de l’invisible au cœur du monde visible. Désorganisé par l’irruption de l’invisible, le réel épouse le modèle énergétique du labyrinthe. Il s’agit, dans le deuxième chapitre, d’envisager les modifications que la structure labyrinthique fait subir au personnage. A trois qualités de l’espace labyrinthique – désorienté, dynamique et interstitiel – correspondent trois avatars du personnage –le personnage leurre, le personnage-traceur, le personnage-clivé. Il s’agit moins de types de personnages que de principes de dynamisation du récit labyrinthique. Plongés dans le labyrinthe, les personnages retrouvent naturellement les traces de l’énergie qui est en eux. Le troisième chapitre est tout entier consacré au roman afri-cain et à une application des observations sue le récit labyrinthique aux phénomènes de ru-meur publique. Le roman africain se met à l’écoute des rumeurs qui parcourent le continent et forgent des figures légendaires par dessus la tête des personnages. J’observe selon quels pro-cessus la parole circule au sein des foules, se charge en énergie durant son parcours et délivre un message dont la puissance fait, à juste titre, trembler les pouvoirs. Comprendre selon quelles modalités la figure peut se maintenir à la surface du texte, sans pour autant s’indurer en une nouvelle forme, sans reprendre un nouveau masque, est le souci de la deuxième partie : le monstre et le spectre donnent une existence éphémère à ce principe toujours instable et qui n’a d’autre avenir que la disparition. Le quatrième chapitre, consacré au monstre, examine deux figures décisives du roman occidental : le Célibataire chez Kafka et l’Innommable chez Beckett ; dans les deux cas la monstruosité du personnage a par-tie liée avec sa solitude, son incapacité à trouver une place dans l’ordre social. La monstruosi-té n’est pas envisagée ici en termes de difformité mais de statut narratif : est monstrueux celui qui ne parvient à s’intégrer dans aucune histoire. Kafka ou Beckett nous apprennent que la figure est le résidu de toutes les histoires qui servent à construire les sociétés humaines. Le monstre participe de la figure parce qu’il est en deçà de la forme, par sa qualité d’informe. Au caractère souterrain du monstre répond le caractère aérien du spectre qui participe lui-aussi de la figure par un au-delà de la forme. Le spectre trouve ses assises dans la silhouette, il est une émanation de la forme pure, vidé »e de toute intériorité. C’est chez les romanciers anglo-saxons comme Stevenson ou Conrad que l’on trouvera la plus riche actualisation de la figure comme spectre. Le roman africain, familier des mondes invisibles, fera souvent de la « spec-tralisation » des personnages un passage obligé du récit. Matières sans formes pour les mons-tres, formes sans contenu pour les spectres, la figure tourne autour du personnage sans jamais s’y stabiliser. Le sixième chapitre étudie cette instabilité chronique de la figure, qui ne saurait exister hors de la métamorphose, et dont la durée de vie n’a d’autre dimension que le temps de la traversée du visible. Les romans de la figure entraînent leurs récits à la perte ou à l’épuisement. Le mot FIN ne pourra s’inscrire que sur le vide, la sortie de toute « situation ». Enfin, il reste à montrer dans la troisième partie l’impact de la figure, qui apparaît dans le roman pour exercer sa puissance subversive de fascination. L’impossibilité de rendre compte de la figure en termes d’image nous permettra d’expliquer l’intensité de la figure. A défaut de contours, la figure possède un rayonnement qui agit sur le monde par jeu d’influences. Cette notion d’influence fait de la figure l’instrument privilégié du destin. Les romans de la figure réhabilitent le destin comme axe narratif échappant à la dictature du per-sonnage. Le destin se substitue à l’intériorité ou à la conscience pour donner consistance aux personnages. Parce qu’il ne se confond pas avec l’intrigue, mais en porte le sens, le destin peut être porté par la figure, qui s’est exclue du jeu des motivations. Le dernier chapitre abor-dera la question politique et s’intéressera à la nature des rapports que la figure entretient avec l’ordre social. L’impossibilité d’intégrer la figure à un ordre nous rappelle que son véritable lieu est le Dehors. Elle introduit au cœur de la société la menace d’un Dehors, qui fait pression et met en danger son intégrité.

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