La double vue. Sur le voyage en Égypte (1869) de Théophile Gautier Article - 2007

Sarga Moussa , La double vue. Sur le voyage en Égypte (1869) de Théophile Gautier , Le Temps des médias. Revue d’histoire, 2007, pp. 34-45. ISSN 1764-2507

Résumé

On connaît l’importance de la peinture dans les récits de voyage de Théophile Gautier. Ce dernier a beaucoup voyagé, dans les musées comme dans le monde. L’intérieur et l’extérieur ne pouvaient que se rencontrer, et parfois se mêler dans son œuvre. Le critique d’art juge la peinture orientaliste des Salons parisiens qu’il parcourt avec le souvenir de ses pérégrinations méditerranéennes. Et, à l’inverse, Gautier voyageur décrit bien souvent l’Orient comme un tableau vivant, comme si la nature finissait par imiter l’art. Ce lien entre l’art et la réalité semble être consubstantiel à Gautier. Celui-ci en fait état dès son premier récit de voyage ("Un Tour en Belgique"), en 1836 : il a beau assurer, dès la première page, qu’" il n’y aura exactement dans [s]a relation que ce [qu’il aura] vu avec [ses]yeux ", il avoue quelques lignes plus loin que l’idée de ce voyage lui est venue " au musée ". Les déceptions ne se font pas attendre, et Gautier finit par ironiser lui-même sur l’inévitable malentendu consistant à espérer voir se promener dans la rue des figures féminines issues de tableaux de Rubens... Est-ce à dire pour autant que la peinture soit toujours un filtre, un écran, voir un obstacle à la vision du monde réel, tel que Gautier ambitionne de le décrire, lui qui se définit déjà, en 1843, comme un " daguerréotype littéraire " ? Rien n’est moins sûr, et l’on pourrait relever de nombreux exemples, dans ses récits de voyage, où son regard de peintre coïncide avec l’intérêt ethnographique du voyageur pour les types humains : la quête du "pittoresque" (au double sens de ce qui est digne d’être peint et de ce qui est caractéristique, à la fois coloré et singulier), permet, notamment dans "Constantinople" (1853), de faire se rejoindre ces deux dimensions apparemment contradictoires de la poétique du récit de voyage chez Gautier. Pour ce dernier, la peinture constitue au fond une voie d’accès privilégiée au réel, mais aussi une manière de le reconfigurer imaginairement. Je voudrais illustrer cette hypothèse en prenant pour corpus un texte peu commenté, celui des feuilletons que Gautier consacra à son séjour en Égypte (1869), et qu’il publia dans le "Journal Officiel" du 17 janvier au 8 mai 1870. Invité, avec des centaines d’autres personnalités, à l’occasion des fêtes données par le khédive Ismaïl pour l’ouverture du Canal de Suez, il ne fit cependant pas le voyage de la Haute-Égypte auquel participèrent par exemple le peintre Eugène Fromentin, le critique d’art Charles Blanc, ou encore l’écrivain Louise Colet. S’étant cassé le bras lors de la traversée de la Méditerranée, Gautier se contenta de voyager, en train, en Basse-Égypte. Et, comme il n’écrivit qu’un très court chapitre sur l’isthme de Suez, c’est essentiellement le trajet entre Alexandrie et Le Caire, ainsi que les pages consacrées à la capitale égyptienne, qu’on examinera ici.

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