Le roman swahili La notion de "littérature mineure" à l’épreuve - Ouvrage (y compris édition critique et traduction) - 2006

Xavier Garnier

La notion de "littérature mineure" à l’épreuve, Karthala (ed.), Karthala, Lettres du Sud, 2006, p. 243

Résumé

Le développement du roman swahili s’est accompagné d’une considérable littérature critique, souvent polémique, portant sur le rôle qu’il devait jouer dans la société. La présenta-tion que nous faisons dans cet ouvrage de l’ensemble des mouvances romanesques dans le roman swahili témoigne de l’ouverture du débat. Ce qui transparaît rapidement lorsqu’on se plonge dans les polémiques sur la conception du roman, c’est que la discorde est moins d’ordre littéraire que politique. Lorsque tel ou tel romancier se voit reprocher de ne pas tenir compte des véritables questions sociales, c’est toute une vision politique de la société qui est engagée dans ce jugement. La grande importance accordée aux textes littéraires dans le monde swahili tient à cette interconnexion du littéraire et du politique. La sphère littéraire est fragile. Cette fragilité est la condition de son impact politique. Tel ou tel roman n’est pas lu du point de vue de son inscription dans un courant littéraire ou dans une sphère romanesque implicite, il est lu dans son rapport immédiat à la réalité sociale. Chaque nouveau roman swahili a pour charge de provoquer l’événement autour de lui, aucun dispositif proprement littéraire n’existe pour créer l’événement à sa place. La première conséquence de cette absence de domaine littéraire autonome est la forte pression exercée par le roman populaire sur l’ensemble de la production romanesque. Le crime et le sexe sont les vecteurs privilégiés de la capture d’un lectorat, qui est le principal souci du roman populaire. Pratiquement tous les romanciers swahilis, y compris les plus diffi-ciles, sont concernés par les thématiques imposées par le roman populaire. Cette gravitation du roman swahili autour de la littérature populaire entraîne un changement de perspective dans l’évaluation des œuvres. Le roman populaire ne peut être considéré comme un épiphé-nomène périphérique et insignifiant. Il s’est progressivement imposé, et particulièrement à partir des années 90, comme un phénomène majeur. Un auteur populaire comme Ben Mtob-wa, qui est l’un des romanciers swahilis les plus traduits à travers le monde, est un écrivain incontournable de la littérature swahilie bien que son itinéraire personnel l’ait tenu éloigné des milieux universitaires et cultivés qui ont voulu poser les critères d’une « grande » littérature moderne. L’ajustement entre littérature savante et littérature populaire s’est fait de façon pro-gressive autour de la question du peuple. La caractéristique de la littérature, dans le contexte marxiste ambiant, était de vouloir s’adresser au peuple, à propos des problèmes du peuple, tout en y réussissant apparemment moins bien que la littérature populaire dont les chiffres de vente étaient bien plus forts. Les écrivains non populaires se sont retrouvés dans la situation paradoxale de faire une littérature élitiste pour le peuple. Mais l’élitisme des romanciers swa-hilis n’est en aucun cas un élitisme de classe ou de caste. Shaaban Robert le premier a su faire de l’élitisme une affaire strictement individuelle. Il n’existe pas d’autre distinction que celle qui est issue de la gloire personnelle. Bien plus important que le clivage entre littérature popu-laire et littérature savante est la propension de chaque romancier de remettre en jeu tous les critères de jugement esthétique à partir de sa propre œuvre. Qu’elle soit difficile ou racoleuse, la littérature swahilie s’écrit hors écoles, dans un effort pour entrer en contact direct avec un peuple de lecteurs. La deuxième conséquence de cette existence problématique d’un domaine littéraire au-tonome est le statut des écrivains eux-mêmes. Il est assez caractéristique qu’aucun des plus talentueux des romanciers swahilis comme Shaaban Robert, Muhammed Abdulla, Mohamed Suleiman, Euphrase Kezilahabi, Mohamed Said, etc., ne serve de référence interne à de nou-velles générations. La littérature swahilie n’est pas une littérature de « Maîtres ». Il n’existe pas de statues littéraires à déboulonner pour poser des avant-gardes. Les romanciers swahili les plus importants ne bénéficient pas d’une image d’« auteurs majeurs », Shaaban Robert lui-même, qui a écrit à une époque coloniale où l’on cherchait à susciter une littérature majeure en swahilie, n’a vu qu’une très faible partie de son œuvre publiée de son vivant et a davantage servi de repère historique que de référence ou de modèle pour les écrivains ultérieurs. Il n’y a donc pas à proprement parler d’écoles romanesques, mais plutôt des courants dont la recon-naissance a posteriori a servi à articuler cet ouvrage. Chaque romancier semble contraint d’être son propre maître, de se faire son propre nom. On ne trouve pas jusqu’ici, dans le ro-man populaire, de collection standardisée imposant un modèle pour le roman d’amour, le ro-man d’espionnage ou l roman policier. Le roman populaire est un roman d’auteurs. Le peu d’auteurs publiés, la faiblesse des tirages, la fragilité des réseaux de distribu-tion, rien de tout cela ne remet en question l’intensité de la vie littéraire swahilie, qui est en prise directe sur la partie la plus vivante de la création littéraire mondiale. Il y a une relation immédiate entre la fragilité économique et institutionnelle d’une littérature et son degré d’engagement dans les enjeux internationaux. Plus exactement la frontière entre enjeux natio-naux et internationaux perd son sens. En d’autres termes la littérature swahilie est une littéra-ture ouverte sur le dehors. La troisième conséquence de cette fragilité de la sphère littéraire concerne le mode de présence du « peuple » aux côtés de la littérature. Dans une situation où l’autonomie du champ littéraire n’est pas acquise, les textes littéraires ne sauraient trouver d’autre appui que dans le peuple. Cette obsession du social, qui caractérise toute la production romanesque swahilie, y compris le roman populaire, est à mettre en rapport avec un débat politique large que l’on re-trouve en Afrique de l’Est dans la presse, dans les rues, dans tous les lieux publics ou privés, sur les évolutions de la société. Les romans sont à la fois des réceptacles et des opérateurs de ces débats. Ils viennent se ficher dans le corps social pour permettre au débat de rebondir. C’est par ce souci d’interaction permanente qu’ils trouvent leur dimension politique. Les questions quantitatives n’ont rien à voir avec les problématiques de la « littérature mineure ». Il est de peu d’importance de savoir si les romans de Kezilahabi sont plus ou moins lus que ceux de Ben Mtobwa. Estimer une littérature à l’aune de critères quantitatifs nous fait entrer dans une logique qui génère une littérature formatée, de grande diffusion mondiale, aux antipodes de ce qui se joue actuellement dans le roman swahili. Bien plus important qu’une littérature qui envoie au monde une image de soi, ce dont nous avons tous besoin c’est d’une littérature qui témoigne de l’omniprésence d’un immense débat sur l’avenir, que d’aucuns voudraient faire croire définitivement clos.

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