Le sabir du drogman Article - 2007

Sarga Moussa

Arabica, 2007, pp. 1-14. ISSN 0570-5398

Résumé

Le mot sabir apparaît pour la première fois en français au milieu du XIXe siècle, dans un journal algérien, pour désigner un jargon mêlé d’italien, d’espagnol, de français et d’arabe parlé par les populations d’Afrique du Nord lorsqu’elles veulent converser avec des Européens. Mais le substantif sabir, qui est une altération de l’espagnol (ou du provençal) saber (" savoir "), est attesté beaucoup plus tôt, par exemple dans la célèbre réplique du muphti parlant en langue franque, dans "Le Bourgeois gentilhomme" : " Si ti sabir, ti respondir " (acte IV, scène V). La lingua franca, elle, désigne un mélange de langues, parlé essentiellement dans les ports du Levant et du Maghreb, lieux d’échanges par excellence, où se côtoient marins, marchands, consuls et autochtones. Il s’agit d’un jargon mêlé de turc, d’arabe et de langues romanes : c’est la langue avec laquelle communique une partie de cette population cosmopolite. La notion de sabir, employée notamment par les voyageurs en Méditerranée au XIXe siècle, recouvre donc celle de langue franque, plus ancienne, mais qu’on trouve encore chez un Lamartine en 1835. Il faut retenir d’emblée l’hétérogénéité intrinsèque du sabir, qui détermine manifestement la connotation négative souvent associée à ce mot. Ainsi Gautier, qui se trouve à Alger en 1845, le qualifie d’" idiome extrêmement borné, et qui sert aux communications de portefaix à étranger ". En réalité, l’" idiome " en question est parlé bien plus largement, notamment par les drogmans, les guides-interprètes dans les pays orientaux, auxquels les voyageurs font systématiquement appel. De même que le sabir est suspect parce que composite, le drogman, oscillant entre l’Orient et l’Occident (c’est souvent un chrétien levantin), fait traditionnellement l’objet d’une représentation caricaturale. Les voyageurs en Orient de l’époque romantique le décrivent comme un personnage prétendant connaître toutes les langues alors qu’il n’en parle aucune correctement, bref comme un être hybride et fanfaron.

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