Les Bohémiens de Liszt Chapitre d’ouvrage - 2008

Sarga Moussa

in Le Mythe des Bohémiens dans la littérature et les arts en Europe, 2008, pp. 223-242

Résumé

Des Bohémiens et de leur musique en Hongrie" est un livre touffu et fascinant, écrit en français par Liszt, en 1859, avec la complicité de son amie la princesse Carolyne Sayn-Wittgenstein, alors qu’il était établi à Weimar depuis une dizaine d’années comme chef d’orchestre (Kappelmeister), et qu’il y faisait connaître les grandes œuvres d’art lyrique de son temps, notamment celles de Schumann, de Berlioz, de Weber et surtout de Wagner. Bien que cet ouvrage ait provoqué, dès sa parution, un important débat musicologique, notamment en Hongrie, il n’a guère été commenté, en France, que par quelques spécialistes. Quant à sa dimension proprement littéraire, elle semble presque totalement ignorée. Guy de Pourtalès n’en souffle mot dans sa "Vie de Franz Liszt", alors même qu’il place d’emblée l’enfance du musicien hongrois sous le signe de la rencontre de troupes de Bohémiens. Antoine Goléa, lui, connaît ce livre, mais le commentaire qu’il lui consacre est très problématique, tant il révèle de préjugés à l’égard de la musique tsigane. De son côté, l’historien François de Vaux de Foletier, qui a consacré de nombreux ouvrages aux Tsiganes et à leur image dans la littérature, se contente de mentionner ce titre, d’ailleurs avec une erreur dans la date de parution. Il faut attendre le chapitre que Dominique Bosseur a consacré à Liszt, en 1983, dans l’"Histoire de la musique occidentale" dirigée par Brigitte et Jean Massin, et surtout le livre publié en 1996 par l’ethno-musicologue Patrick Williams, "Les Tsiganes de Hongrie et leur musique", pour que l’ouvrage de Liszt soit véritablement pris au sérieux, au moins d’un point de vue musicologique, - on y reviendra. "Des Bohémiens et de leur musique en Hongrie" n’a pourtant pas été sans répercussions littéraires. Marilyn R. Brown rappelle, dans Gypsies and Other Bohemians, que Liszt l’a offert en 1861 à Baudelaire, pour le remercier d’un exemplaire des Paradis artificiels parus l’année précédente. Et l’on sait que Baudelaire a lu cet ouvrage, puisqu’il écrit, au chapitre 38 de Mon Cœur mis à nu : " Glorifier le vagabondage et ce qu’on peut appeler le Bohémianisme, culte de la sensation multipliée, s’exprimant par la musique. En référer à Liszt. " On voit que, pour Baudelaire, qui leur a consacré un admirable poème des "Fleurs du mal" (mais aussi pour Gautier, qui évoque à plusieurs reprises, dans ses récits de voyage, la fascination qu’ils exercent sur lui), les Bohémiens ne relèvent nullement d’un simple exotisme de pacotille. Ils constituent au contraire, comme pour Liszt, un modèle de l’anti-civilisé, dont l’artiste se propose de célébrer l’épopée. Dans le dernier chapitre de son livre, Liszt dit avoir voulu rédiger "Des Bohémiens et de leur musique en Hongrie" comme une " préface " à ses Rhapsodies hongroises, dont quinze d’entre elles avaient été composées et publiées en 1853. C’est là un double paradoxe, à la fois parce que ladite préface a pris des proportions considérables, mais aussi et surtout parce qu’elle opère un déplacement d’accent important, dans son titre même : il faudra donc s’interroger sur les liens que Liszt établit entre la musique tsigane et la musique hongroise. Enfin, on examinera ce qui, dans l’écriture même de Liszt, peut relever d’une forme de " nomadisme " stylistique, comme si la " fascination indestructible " que ce musicien cosmopolite dit éprouver pour son objet se manifestait dans la langue même qu’il a choisie pour en parler, - une langue extraordinairement riche et inventive.

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