Sony Labou Tansi Une écriture de la décomposition impériale - Ouvrage (y compris édition critique et traduction) - 2015

Xavier Garnier

Une écriture de la décomposition impériale, Karthala, 2015. ISBN 978-2-8111-1369-8

Résumé

À partir d’une lecture géocritique de l’œuvre de l’écrivain congolais Sony Labou Tansi (1947-1995), cette étude se propose d’analyser la façon dont la littérature peut tirer parti de la circulation d’énergies au sein des espaces impériaux. Si la colonisation fut bien un phénomène mondial, les différents empires coloniaux ont déployé des nappes spatiales différenciées, qui n’obéissent ni au principe d’intériorité nationale, ni à celui de la mise en connexion globale, mais à des processus de spatialisation encore actifs aujourd’hui. Le déploiement de l’empire, qui a été vécu par le conquérant comme une enthousiasmante ouverture d’espace, a eu comme envers l’expérience faite par le colonisé d’un effondrement de son espace de vie. Le souffle de cet effondrement est une contre-énergie, un principe de décomposition, qui ne cesse de remonter de la périphérie aux centres impériaux, et dont la littérature de Sony Labou Tansi témoigne merveilleusement. La tonalité apocalyptique de son écriture, qui « invente un poste de peur dans ce vaste monde qui fout le camp », naît de l’expérience du colonisé condamné à parler depuis des lieux de relégation. C’est depuis une Afrique postcoloniale en voie de décomposition que cet auteur interpelle le monde pour le rappeler à l’espoir et au sens de l’humain. À défaut d’exister dans l’enceinte d’un monde, le Moi en devenir de Sony sera un être pour les autres, engagé dans une quête mystique dont les différentes phases servent de fil conducteur à cette étude. La première phase correspond à la sortie du monde que Sony effectue au cours des années soixante-dix, dans ce moment de sa création que nous examinerons dans la première partie et qui a comme pivot l’écriture de L’Anté-peuple. Il y a dans la façon dont Sony se plonge alors dans l’écriture un acte de rupture. Sony met en scène la difficulté qu’il éprouve à s’intégrer. La « Gueule » est la notion-phare de cette première phase, elle réfracte tous les enjeux identitaires posés par une telle entreprise de sortie du monde. La « gueule » est celle que les autres vous attribuent dans des contextes construits qui sont autant de mondes à l’intérieur desquels chacun est assigné à sa place : gueule de nègre, gueule d’Africain, gueule de Congolais, gueule d’intellectuel, gueule de professeur, gueule de père de famille, etc., voici les différents jeux de rôle auxquels Sony devra riposter et dont il s’agira de se dégager pour glisser hors du monde. Si le cadrage national sera le plus propice pour rendre compte de ce qui se joue dans cette première phase qui interroge les positionnements et les bougés identitaires, la mise en perspective mondiale régit notre deuxième partie mise sous le sceau du « Ventre ». La traversée de la nuit noire, comme deuxième phase du processus mystique, renvoie à l’implacable constat de la débâcle d’un monde ayant perdu son humanité. L’exploration de l’inhumain et l’analyse de son extension mondiale donnent une dimension géopolitique à la littérature de Sony. La nuit noire naît de la désespérance liée à l’état du monde, totalement aux mains de forces prédatrices hors-contrôle. Les travaux actuels de nombreux anthropologues, comme Peter Geschiere ou Jean & John Comaroff, sur les liens entre le développement de l’imaginaire sorcier et le tournant néolibéral du capitalisme mondial conviennent parfaitement à ce moment de l’écriture de Sony. En échappant à la « Gueule », Sony bascule dans le « Ventre », centre aveugle des énergies vitales qui transforme le réel en viande pesante et commercialisable. Les Guides providentiels des romans de Sony n’ont pas de « gueules » mais des « hernies », avec leur poids de viande toujours plus dense à mesure qu’ils sont intégrés dans une économie mondiale de la prédation généralisée. La troisième phase d’illumination ou de révélation, aboutissement du processus mystique, est l’horizon de toute la démarche de Sony qui s’effectue au nom de l’espoir. Elle correspond à l’avènement d’un nouvel espace spirituel susceptible de tenir tête à l’embourbement matériel de l’espace mondial du ventre. La dimension impériale de l’écriture tient à la façon dont l’écriture exploite les failles du dispositif impérial, toujours à l’œuvre en contexte postcolonial, pour déployer un espace de riposte, chargé d’espoir, à vocation libératoire. L’« Esprit » n’est pas un principe métaphysique, mais un retournement de l’énergie spirituelle qui préside à la conquête impériale et qui a seul cette capacité d’ouvrir ou d’élargir l’espace. La trilogie romanesque finale de Sony Labou Tansi, placée sous le sceau de l’esprit féminin, opère cette reconquête spatiale susceptible de contrer le rétrécissement du monde par les forces de l’argent. La troisième partie pose des éléments d’une poétique impériale autour des enjeux d’une spatialisation radicale de l’acte d’écriture : rendre le monde vivable passe par une ressaisie de l’espace dont on a été dépossédé. Contrairement à l’espace national et à l’espace global, l’espace impérial est un espace ouvert, soumis à une double dynamique d’expansion et de décomposition, qui est au cœur de la logique d’écriture que nous cherchons à analyser. Les trois phases du processus d’écriture que nous venons d’esquisser et qui articulent les trois parties de ce livre ne sont pas strictement chronologiques et se chevauchent largement. Pour autant, on peut référer chacune d’entre elle à une œuvre-pivot qui en serait la partie visible publiée actuellement la plus disponible (en édition de poche) : L’anté-peuple pour le cycle de la « Gueule », La Vie et demie pour le cycle du « Ventre » et Les Sept Solitudes de Lorsa Lopez pour le cycle de l’« Esprit ». Notre tentative d’une lecture géocritique de l’œuvre de Sony Labou Tansi insiste cependant sur la façon dont des espaces se déploient à partir de fables enchevêtrées qui défont toute possibilité de chronologisation par leurs interférences multiples. La quête mystique de Sony est un processus d’individuation qui engage la totalité du monde par élargissements progressifs. Dans la grande extension cosmique de la troisième phase se prolongent les perspectives nationales et mondiales des deux premières. Les préoccupations identitaires des premiers moments tiraient leur radicalité de cette poussée d’un espace cosmique où se jouera le Moi. Nous appelons processus cette réalisation conjointe du Moi et du Monde à laquelle nous convie Sony Labou Tansi par l’écriture. Ce Moi et ce Monde sont tout autant le sien (qui fut auteur) que le nôtre (qui sommes lecteurs), dès lors que nous comprenons que ce processus est un mouvement qui nous traverse tous. C’est le sens que nous voulons donner à cette énigmatique déclaration insérée dans l’Avertissement de La Vie et demie : « À ceux qui cherchent un auteur engagé je propose un homme engageant. »

Voir la notice complète sur HAL

Actualités