Tensions dans l’œuvre cinématographique de Jean Rouch entre représentation visionnaire d’une Afrique en mutation et restitution de l’imaginaire d’une Afrique traditionnelle [Tensions in the cinematographic opus of Jean Rouch between the visionary perspectives of Africa undergoing modernization and the crafted imagery of traditional Africa] Article - 2017

Catherine Papanicolaou

1895 - revue de l’Association française de recherche sur l’histoire du cinéma, 2017, pp. 78-97. ISSN 0769-0959. 〈http//www.afrhc.fr〉

Jean Rouch a réalisé en Afrique de l’Ouest des films ethnographiques innovants et importants, principalement de la fin des années 1940 aux années 1970. Il existe un contraste évident – à la fois dans le sujet et dans le style – entre ses films sur une certaine jeunesse africaine dans la période précédant les indépendances et ses films plus traditionnellement ethnographiques dans le sillage de Griaule, plus intéressés par le « primitif » des sociétés traditionnelles comme par « la vérité profonde » présumée inscrite dans la cosmologie dogon. Ce dualisme qui reflète les transformations en cours de la discipline est une source de tension dans son corpus filmique. Dans les pas de Leiris et de Balandier, l’ethnologie française de l’après-guerre appréhendait en effet les changements rapides que l’Afrique connaissait et essayait de reconfigurer en conséquence ses propres fondations théoriques. Rouch s’est peut-être retrouvé en conflit avec ce nouveau paradigme au moment de filmer chez les Dogon, mais dans le même temps il montait des films qui donnaient des voix et une identité à ses personnages, dans une anticipation des « regards croisés » que revendique une certaine critique post moderne. Dans les films qui se rapportent aux mouvements de sociétés, Rouch mêlait comme il lui convenait la fiction aux thèmes fondamentaux : la décolonisation, la modernisation, la politique, la sociologie des migrations de populations des zones rurales vers les villes. Les travaux de Balandier, notamment sa Sociologie des Brazzavilles noires, et les Maitres fous, Moi un noir et Jaguar, entraient donc en résonance en offrant une approche plus dynamique de la culture africaine. Toutefois, la dichotomie repérable dans l’œuvre de Rouch, entre ses sujets traditionnels et ses sujets modernes, n’est pas une bizarrerie, mais une marque de fabrique qui reflète la singularité de son itinéraire inscrit dans un moment de reconfiguration de l’ethnologie française, et constitue une source de tension dans son œuvre qui ne peut qu’inviter à poursuivre et à approfondir sa contextualisation historique.

Jean Rouch made important, innovative ethnographic films in West Africa from the late 1940s to the 1970s. There is an evident contrast – in subject and style – between his films about young Africans in the years prior to national independence and the more traditional ethnographic films, in the wake of Griaule, largely focused on the “primitive” and on the “profound Truth” assumed to reside in the Dogon cosmogony. This dualism, which reflects the evolution underway in French ethnography, is a source of tension in Rouch’s corpus of film. In the footsteps of Leiris and Balandier, post-War French ethnography was, at that time, apprehending the rapid changes that Africa was experiencing and was attempting to reconfigure its own theoretical foundations. Rouch may have seemed to be at odds with this new paradigm when filming the Dogon, but at the same time he made films which gave voice and personal identity to their protagonists, foreseeing novel forms of intercultural reflections, akin to the concept of "regards croisés" that certain post-Modern analysts would later prone. In the films about societal shifts in Africa, Rouch mixed as it suited him fiction with the most vital subjects : de-colonialization, modernization, politics, the sociology of population migrations from rural to urban. The watershed work of Balandier, his Sociologie des Brazzavilles noires in particular, and those of Rouch, with les Maîtres fous, Moi, un noir and Jaguar, echoed each other, offering a dynamic approach to African culture. However, the tangible dichotomy in Rouch’s work, with respect to subjects traditional or modern, is not a quirk but rather a trademark reflecting Rouch’s unique itinerary, woven through a transformational period in French ethnology, representing a source of tension within his works, begging to be further explored and contextualized.

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