Un voyage, deux regards : la construction de l’ailleurs oriental chez Lamartine et Delaroière Chapitre d’ouvrage - 2009

Sarga Moussa

in L’Ailleurs depuis le romantisme. Essais sur les littératures en français, 2009, pp. 131-146

Résumé

Revivifiée par Chateaubriand avec l’Itinéraire de Paris à Jérusalem (1811), la tradition du pèlerinage en Orient connaît un grand succès à l’époque romantique. Comportant une dimension tout à la fois religieuse et culturelle, ce parcours circulaire de la Méditerranée se veut retour aux origines de la civilisation occidentale, - la Grèce, la Palestine, l’Égypte même. Mais tout en croyant se retrouver en terrain connu, le pèlerin moderne ne peut échapper à l’expérience de la différence. Car l’Orient, au début du XIXe siècle, c’est aussi l’Empire ottoman (donc un autre système politique), avec sa très grande variété ethnique et confessionnelle, et notamment une présence importante de l’islam qui ne laisse aucun voyageur indifférent. Cette confrontation avec l’altérité orientale, impulsée et souvent médiatisée par Chateaubriand, ne produit pourtant pas les mêmes effets. En ce sens, il est intéressant de comparer deux récits d’un même voyage, celui accompli par Lamartine et par le médecin Delaroière, en 1832-1833. Rappelons-en brièvement les circonstances. Après un début de carrière diplomatique en Italie, Lamartine démissionne en 1830 de son poste de secrétaire d’ambassade, par fidélité aux Bourbons. C’est la voie ouverte à une carrière politique, que le voyage en Orient servira à asseoir, - Lamartine apprend sa nomination comme député alors qu’il se trouve encore en Syrie, et on trouve parmi ses premières interventions à la Chambre des discours sur la " question d’Orient ". Lorsqu’il s’embarque à Marseille, en juillet 1832, Lamartine est donc à la fois un poète célèbre (il a publié les "Méditations" en 1820, les "Harmonies" en 1830) et un homme politique en devenir, déjà en campagne, comme l’attestent les visites, les banquets, les rituels officiels qui précèdent son départ. Il est par ailleurs accompagné de sa femme Marianne, de sa fille unique Julia (qui mourra de tuberculose à Beyrouth), de plusieurs domestiques, enfin de trois amis, dont l’un, Jean-Vaast Delaroière, médecin et ancien maire d’Hondschoote, avait contribué à la victoire parlementaire de Lamartine. Toute cette petite société loue un brick (c’est l’une des dernières traversées méditerranéennes sur un bateau à voile) qui servira pendant le trajet sur mer. Voyons rapidement l’itinéraire de ce voyage, avec ses principales étapes. Après deux escales (en Sardaigne et à Malte), l’Alceste aborde au sud du Péloponnèse le 6 août 1832. Bien que la guerre de libération de la Grèce soit terminée, les Turcs sont toujours présents dans l’Attique à cette époque. Athènes n’est pas encore redevenue la capitale d’un État que la plupart des voyageurs ne peuvent s’empêcher de comparer avec l’image de la Grèce antique véhiculée par la culture des humanités. La déception est donc au rendez-vous, comme souvent à partir de cette époque. Un mois plus tard, c’est le débarquement à Beyrouth, où Lamartine et ses proches resteront plusieurs mois, avant et après le pèlerinage à Jérusalem. Là aussi, les circonstances politiques sont particulières, puisqu’Ibrahim, fils de Méhémet-Ali et général en chef de l’armée égyptienne, vient de s’emparer de la Syrie. L’Égypte, au début des années 1830, est à l’apogée de sa puissance militaire et menace directement le sultan, au point que Lamartine croit, à ce moment-là, à un écroulement imminent de l’Empire ottoman. Depuis Beyrouth, les voyageurs se rendent par voie de terre en Palestine (octobre 1832). L’un des temps forts de ce voyage dans le voyage, dont on sent qu’il est investi d’une dimension quasi-initiatique (une épidémie de peste sévit à Jérusalem et rend les déplacements très difficiles), est évidemment la visite du Saint-Sépulcre. Delaroière en ressort bouleversé, conforté de bout en bout dans sa foi, tandis que Lamartine, bien que très ému, se sent plus éloigné que jamais de l’orthodoxie catholique, - le "Voyage en Orient" sera d’ailleurs mis à l’index par Rome en 1836. Alors qu’il avait prévu d’aller en Égypte depuis la Terre sainte, Lamartine y renonce, ayant reçu des nouvelles alarmantes concernant la santé de sa fille, restée à Beyrouth. Après la mort de Julia, il part avec sa femme et ses amis, en mars 1833, pour Baalbek et Damas, puis, ayant traversé la chaîne de l’Anti-Liban, il s’embarque en avril pour Constantinople, où il arrive quelques semaines plus tard, après avoir fait escale à Rhodes et à Smyrne. Un mois et demi de séjour dans la capitale ottomane, où les voyageurs reprennent des forces et admirent les paysages enchanteurs de la Corne d’Or, constitue la dernière grande étape de ce long périple, avant le retour par la Turquie d’Europe (Bulgarie et Serbie, déjà agitées par des mouvements indépendantistes). Dès son retour en France, en automne 1833, Lamartine pense à publier un ouvrage tiré de ses notes (beaucoup plus travaillées qu’on ne l’imaginerait) : ce sera "Impressions, souvenirs, pensées et paysages" pendant un voyage en Orient..., qui paraît en 4 volumes en 1835 et qui devient rapidement, au fil des nombreuses rééditions, "Voyage en Orient". Quant à Delaroière, il reprend le même titre, pour publier en 1836 son propre récit de voyage. Examinons, pour commencer, la façon dont ces deux auteurs décrivent quelques-unes des principales étapes de leur voyage en Orient.

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