Nouvelles Théâtralité (NoTHx)

Responsables : Bénédicte Boisson, Laure Fernandez, Eric Vautrin

De nouvelles pratiques scéniques

Ce que l’on pourrait rassembler sous l’expression de « nouvelles pratiques scéniques » se caractérise par des projets qui ne partent ni de l’interprétation d’un texte ni d’une pratique académique déterminée mais du rassemblement d’éléments disparates que la création consistera à lier, au-delà de leur hétérogénéité. Les agencements qui en ressortent sont incertains, l’ambigüité générique semblant faire partie de leur propos – à l’image d’une société composite n’ayant pas un axe principal et unique de constitution, de structuration ou de compréhension. Elles traduisent une évolution du rapport aux connaissances, à l’histoire de l’art et des idées, aux différentes techniques et média, à travers une interdisciplinarité qui se trouve parfaitement assumée comme une base du projet (Lesage et la « transformation de la théâtralité provoquée par les dynamiques de l’interartistique », 2008).
La critique, comme les institutions, appelle souvent aujourd’hui « performance » ces créations scéniques récentes qui, tout en se basant sur les acquis de ce qui fut un « moment de l’histoire de l’art où l’expérimentation était la norme » (Vautrin, 2008), n’ont plus rien de l’expérimentation qui définissait cette dernière – au contraire relèvent-elles de propositions écrites, préparées, déterminées. Le terme est parfois revendiqué par les artistes eux-mêmes, même si c’est moins pour souligner une appartenance à un « genre » mettant en avant l’acte au présent, que pour signifier des pratiques qui débordent les catégories établies. D’ailleurs la performance semble devenue le concept dominant de la recherche nord-américaine pour penser les formes scéniques expérimentales, le terme de theatre se trouvant quasi dévalué et restreint à désigner le « théâtre de texte ». Mais les performance studies visent aujourd’hui souvent moins à caractériser les spécificités esthétiques de ces nouvelles scènes qu’à appréhender le théâtre comme un événement collectif parmi d’autres, empêchant finalement de concevoir leur théâtralité singulière (Carlson, in Féral, 2012). De même, ces propositions artistiques sont qualifiées d’interdisciplinaires, transdisciplinaires ou indisciplinaires – les termes se multiplient, sans toujours réussir à les décrire ; et s’il est certain que la notion de discipline a évolué, on sent bien que la multiplicité des média n’est pas en soi le gage d’une expérience esthétique nouvelle ni même singulière, et que les outils ne déplacent pas nécessairement les enjeux des créations (Goody, 1977). Enfin, et pour décrire le travail de ces artistes qui partent souvent de la scène et non d’un texte, on parle – sans parvenir à se détacher du modèle de l’écriture qui pourtant ne convainc pas – de théâtre « post-dramatique » (Lehmann, 2002), « d’écrivains de plateau » (Tackels, 2005) ou « d’écritures scéniques » (Collectif, 2000).

Penser l’ambiguïté des œuvres : prendre en compte la dramatisation de l’expérience spectatrice

Nous pensons alors que l’ambiguïté caractérisant ces « nouvelles pratiques scéniques », est à prendre en compte en tant que telle, sans chercher à la résoudre en révélant leur signification cachée, ni arrêter l’analyse au constat d’une plurivocité qui échapperait au discours critique ou à la description naïve des intentions et gestes d’une pratique. Notre hypothèse de travail est alors que ce n’est pas seulement une situation fictionnelle ou même l’action scénique elle-même qui est dramatisée (Mervant-Roux, 2004). Les travaux récents de certains des membres de l’équipe ont insisté sur la manière dont ces créations mettent en forme, inventent, travaillent des postures spectatorielles inédites et collectives (Boisson, 2007), qui ne tiennent plus au drame mis en scène ou au partage d’une conception du monde (Vautrin, 2006), mais à des mises en jeu spécifiques tant des éléments scéniques que des propriétés structurelles de l’événement théâtral (Fernandez, 2011) : ces œuvres, très spécifiquement, dramatisent précisément et collectivement, à leur façon et chaque fois singulièrement, la représentation en elle-même ainsi que la posture du spectateur, cette position particulière de disponibilité accordée dans un espace et un temps donnés. Pour appréhender ces créations singulières au sens incertain, notre position est qu’il faut reconsidérer l’ensemble de l’œuvre dans ses différents agencements pour révéler sa capacité à structurer une qualité d’attention particulière. Ainsi, nous étudierons ces pratiques en liant des méthodes renouvelées – notamment par l’intermédialité – un intérêt accru pour les postures spectatoriales proposées et, enfin, des descriptions précises des modes et formes des dramatisations qu’elles provoquent. Nous explorerons ainsi ce qui se trame lors d’une représentation entre les éléments scéniques, et surtout entre la scène et la salle, pour dégager les spécificités de ces nouvelles pratiques scéniques et renouveler les cadres théoriques actuels de leurs études.

L’enjeu n’est pas purement académique ni même propre au champ théâtral : en effet, il porte sur l’ensemble des pratiques artistiques ayant à faire avec une scène et il concerne directement les choix institutionnels de soutien à la création rendus difficiles face à des œuvres qui semblent résister à la communication simplifiée en rendant opératoire et critique leur accès même.

Une recherche inductive

La recherche sera organisée autour d’un séminaire thématisé et mensuel, conclu chaque année par une journée d’étude. Le séminaire accueillera chercheurs invités et artistes. Nous mettrons en place un espace de débat dans lequel ces derniers ne seront ni de simples témoins, ni appelés à se justifier ou s’expliquer de leurs choix comme c’est souvent le cas, mais incités à exposer, comme les chercheurs, constats et hypothèses. Le séminaire se voudra un lieu ouvert aux étudiants, aux professionnels de la culture et aux amateurs d’art. Par ailleurs, les journées d’études, également publiques, débuteront par une grande conférence d’un spécialiste reconnu d’un aspect de la question traitée.
Partir d’études de cas – nous développerons donc une démarche de recherche inductive, partant de cas particuliers et exemplaires, c’est-à-dire d’une étude précise des œuvres, de leur processus de création et de leur présentation en public, pour progressivement dégager les poétiques de ces scènes contemporaines et constituer le système conceptuel permettant de les appréhender.
Retour sur les constituants de l’œuvre – Il s’agira de s’interroger, durant une durée envisagée de 4 ans, sur ce qui fonde aujourd’hui une scène, à partir d’une « mise à plat » notionnelle et épistémologique fondamentale.

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