L’Air de rin

B. Fern, L’Air de rin Article - Février 2016

Olivier Penot-Lacassagne, « B. Fern, L’Air de rin », L’Air de rin , Editions Louise Bottu, Février 2016

"Après le Dictionnaire de trois fois rien et La Révolution en 140 tweets de Marc-Émile Thinez (un « roman » composé de 140 tweets traités à la manière d’aphorismes de 140 signes), la maison d’édition Louise Bottu publie, dans sa collection « ContraintEs » qui accueille des exercices oulipesques. L’Air de rin du poète Bruno Fern.

L’auteur y propose 132 versions du fameux vers de Mallarmé : « Aboli bibelot d’inanité sonore », prolongées par 66 variations de l’octosyllabe « Ferai un vers de pur néant », de Guillaume d’Aquitaine. Expérimentations sémantiques, glissades imprévisibles, assauts jubilatoires, associations libres, résonances fantomatiques, fulgurances sonores, brève rumination d’idiolectes insignifiants : partant chaque fois d’une situation, d’une posture ou d’un état différents (lucide, inconscient, assuré, vantard, conservateur, faux-cul, technicien, coquet, dépressif, ultralibéral, fidèle, pragmatique…), la contrainte formelle, « de folle inventivité », surprend le lecteur, le bouscule, le déstabilise, l’amuse souvent. En voici quelques exemples, pris au hasard : Exister : « Hallali allegro, reine de beauté, d’horror ! » ; L’incontenable  : « À traduire dans les mots l’inexprimé sonne hors » ; Conformiste : « A promis au cabot de l’appeler Azor » ; Ne sait plus : « À trop qui – à la môme voix de fausset, ténor » ; À titre posthume : « A fini in-folio d’extimiser son for ».

Le titre donné à cet ensemble par Bruno Fern dit très précisément, dans sa polysémie, les jeux et enjeux de ces variations « autophages ». La désinvolture de la langue, la machinerie joyeuse de la composition, le plaisir de la dépense sonore, n’ont ni la gratuité vaine de l’exercice savant ni la médiocrité qu’on prête souvent aux calembours. L’écriture y est sommation, la variation (132 et 66) y est déconstruction : « À l’ici dit Bruno disloque et se dévore ».

« Allons-y, cher complice, écrit dans sa préface Jean-Pierre Verheggen, “dynamiter l’décor” (et avec lui la bimbeloterie poético-décorative qui poursuit tant de s’accrocher à nos vieilles basques […] ! Dynamythons (sic) tous les mythes qui l’accompagnent et sur lesquels elle s’appuie pour mieux nous endormir ! Allons-y jusqu’à l’os ! Exhibons, au besoin, le cadavre de la vieille Bobonne Usage. »

Jusqu’à l’os en effet, avec un entrain de « haulte graisse », Bruno Fern rompt le contrat linguistique, désapprend la langue poétique, force le langage hors des rhétoriques maternelles. Comprise en « la matrice initiale d’élection » (Mallarmé, Guillaume d’Aquitaine), la variation mêle les langues, basses et hautes, prudes et obscènes, patoisantes et mondaines. « Hallali et taïaut d’sonorités du cor », écrit Fern. La relance irrévérencieuse des dés mallarméens bouscule les règles, met les bouts, change de cap. La contrainte ici posée rejoue ce qui, dans la filiation ou la récusation de Mallarmé, se nomme poésie, fixant la langue dans « un sérieux empâté » (Christian Prigent) ; et elle le fait avec luxuriance « jusqu’à oser remplacer “l’inanité sonore” par l’hilarité de notre corps ! Jusqu’à nous abolir de l’esclavage du sens ! Jusqu’à nous lancer dans une danse effrénée autour du célèbre vers ! Jusqu’à faire virevolter nos 12 pieds tout en les gardant bien sur terre ! Jusqu’à – in fine – nous mettre en pièces ! » (Verheggen). Pour faire entendre, peut-être, une autre musique qui, l’air de rien, changerait la donne, la mesure, la levée du sens."

Olivier Penot-Lacassagne

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