« Matérialismes à l’oeuvre »

Organisateurs : Ada Ackerman, Antonio Somaini (professeur d’études cinématographiques, LIRA/ Paris 3) ; Mariya Nikiforova (LightCone)

Dans la continuité du cycle de conférences et projections Marx en scène : cinéma, art contemporain, théorie des médias (janvier – juin 2016), le cycle Matérialismes à l’oeuvre (janvier – juin 2017) s’interroge sur les formes que peut prendre, aujourd’hui, une approche matérialiste et matériologique de la création artistique. La première séance sera consacrée au projet, Labour in a Single Shot, d’Antje Ehmann et Harun Farocki, qui a pour but de documenter les formes les plus différentes de travail technique et manuel, en produisant une sorte d’atlas des gestes du travail et des rapports homme-machine à travers le monde contemporain. Les séances suivantes seront consacrées à l’ œuvre d’artistes et de cinéastes qui se focalisent sur les formes de plasticité engendrées par le travail sur la matière photochimique de la pellicule filmique (Jürgen Reble) et par celui sur la matière numérique des images traitées par les ordinateurs (Jacques Perconte). On discutera ensuite d’œuvres qui analysent la matérialité des technologies de transmission et de communication qu’on tend trop souvent, à tort, à considérer comme immatérielles (Julien Prévieux), ainsi que de projets qui exposent, à travers la photographie et le cinéma, les altérations matérielles produites par la radioactivité : un exemple paradigmatique de l’interpénétration entre actions humaines, opérations techniques et milieux naturels qui caractérise ce que l’on appelle désormais anthropocène. Finalement, en lien avec une exposition qui aura lieu au printemps au Musée d’art et histoire du Judaïsme, il s’agira d’explorer l’imaginaire lié à l’idée d’une matière qui parvient à s’animer, en prenant des semblances humaines ou presque humaines et en se dotant d’une capacité d’agir, comme dans le mythe du Golem.

Ce cycle est conçu par Ada Ackerman (THALIM / CNRS) et Antonio Somaini (LIRA / Université Sorbonne Nouvelle Paris 3) avec Mariya Nikiforova (LightCone). Sur les sept séances programmées, une a été entièrement élaborée par un groupe d’étudiants de Paris 3 et de l’Ecole Normale Supérieure, sous la supervision de Sophie Walon (ATER à l’ENS-Ulm)

Séance 1. Jeudi 19 janvier
Un atlas du travail : Antje Ehmann et Farun Farocki, Labour in a Single Shot

En 2011, Antje Ehmann et Harun Farocki (décédé en 2014) entament un projet d’envergure consistant à filmer les formes du travail dans le monde, dans sa diversité de gestes et de contextes, à l’aide de dizaines de plans-séquence durant entre une et deux minutes. Le projet, intitulé Labour in a Single Shot dresse un vaste atlas filmique du travail et met en évidence les différentes configurations que peut assumer la rencontre entre corps, techniques, machines et matières. Cette œuvre, présentée à la Biennale de Venise et à la Haus der Kulturen der Welt de Berlin en 2015, n’a jamais été montrée en France.

Avec Antje Ehmann et Christa Blümlinger, professeur en études cinématographiques et audiovisuelles à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis

Séance 2. Jeudi 23 février
Matérialité des réseaux, idéologies de la dématérialisation : Julien Prévieux

Pendant les dernières années, dans le cadre de projets qui sont encore en cours de réalisation, Julien Prévieux s’est souvent interrogé sur les conditions de possibilité matérielles, très souvent invisibles et inaccessibles, d’une finance qui s’empare des hautes technologies numériques afin de maîtriser des données de plus en plus complexes et d’accélérer au maximum ses opérations, tout en s’enrobant d’une idéologie qui voit dans la dématérialisation et dans la rapidité un signe de progrès, de modernité et de luxe. En se focalisant sur certaines des manifestations les plus aberrantes de la finance contemporaine - les pertes de 4.9 milliards d’euros de la Société générale causées en quelques mois par les actions frauduleuses de l’opérateur de marché Jérôme Kerviel, l’escroquerie de type “Ponzi” mise en place par le financier américain Bernard Madoff, qui causa à ses investisseurs la perte de plusieurs milliards de dollars américains - Prévieux s’interroge sur les objets matériels qui ont rendu possibles ou qui ont entouré ces déraillements d’un capitalisme pleinement informatisé. Qu’en est-il du câble ethernet à travers lequel Kerviel a fait passer ses transactions, en échappant à tout contrôle ? De quels livres s’entourait Madoff pendant qu’il était en train de tisser la trame criminelle de son “Ponzi scheme”, et qu’annotait-il dans ces livres ? La séance reviendra sur ces questions avec la contribution de Dork Zabunyan, professeur en cinéma à Paris 8, qui présentera les perspectives et les enjeux d’un nouveau matérialisme médiologique qui s’interroge sur les infrastructures matérielles constituant les réseaux d’une culture et d’une économie qui tendent à se présenter comme de plus en plus dématérialisées.

Avec Julien Prévieux, artiste, et Dork Zabunyan, professeur en cinéma à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis.

Séance 3. Jeudi 16 mars
Matières radioactives

Cette séance sera consacrée à la question brûlante de l’impact environnemental du nucléaire et aux différentes manières dont l’image filmique peut se porter témoin d’une catastrophe invisible. Dans le domaine du cinéma expérimental, de nombreux cinéastes ont soumis la substance photochimique à un effacement progressif par la radioactivité, comme dans les cas des films Sound of a Million Insects, Light of a Thousand Stars de Tomonari Nishikawa (2014) et Degradation #1, X-Ray : Part 2. Government Radiation de James Schneider (2007). De façon semblable, Jennifer Reeves a pu obtenir de magnifiques formes abstraites en enterrant de la pellicule dans une décharge à déchets new-yorkaise pour son film Landfill 16 (2010-2011).
Pour approfondir ces pistes, des membres du collectif de cinéastes français Les Scotcheuses présenteront leur projet en cours, qui se concentre sur le site destiné à devenir un centre d’enfouissement de déchets nucléaires à Bure (Meuse). Ils envisagent dans ce cadre de fabriquer leur propre émulsion photochimique pour une pellicule 16 mm, de manière à suggérer des relations entre la fugacité de l’image photochimique artisanale et la difficulté de représenter l’invisibilité de la catastrophe.
Le collectif d’artistes anglais The Otolith Group explore quant à lui le désastre de Fukushima dans son film The Radiant (2012). Ici, les artistes s’emparent d’une iconographie très hétérogène pour représenter les effets de la radiation : de films d’archives aux outils de détection de radioactivité contemporains, de la mythologie japonaise aux animations manga.

Avec Jade Gomes et Maxime Fuhrer, cinéastes et membres des Scotcheuses ; Emmanuel Lefrant, cinéaste et programmateur, ; Anjalika Sagar and Kodwo Eshun, artistes membres de The Otolith Group.

Séance 4. Jeudi 6 avril
Le Golem : la matière s’anime

Être d’argile animé à l’aide de lettres sacrées, le Golem est l’un des mythes juifs les plus célèbres et l’une des figures majeures de la littérature fantastique. A l’instar de Pygmalion et Galatée, il représente un mythe cinématographique par excellence, puisqu’il met en scène l’animation d’une matière inanimée. Il s’agit également d’un récit qui accorde beaucoup d’importance aux opérations matérielles permettant de créer une telle entité artificielle. Cette séance sera consacrée à la manière dont les artistes ont pu être inspiré, dans leur pratique créatrice, par ce mythe. Matière première de Jakob Gautel (1999) insiste ainsi sur la dimension plastique du récit. Obscurité lumière obscurité de Jan Svankmajer (1990) met en scène la matière capable de s’auto-animer. Studio Golem de David Musgrave (2012) insiste sur le parallèle entre le mythe du Golem et l’activité de l’artiste. Fumée le milliard, hors le temps d’y faire main basse (2014) de Bruno Botella met en scène un modelage qui se transforme en matière verte utilisée comme support pour des effets spéciaux au cinéma. Cette séance est conçue en parallèle de l’exposition Golem ! Avatars d’une légende d’argile, présentée au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme à Paris du 8 mars 2017 au 16 juillet, qui explore la diversité du devenir de la figure du Golem dans la culture visuelle.

Avec Jakob Gautel, artiste, Bruno Botella, artiste et Fanny Schulmann, conservatrice au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris

Séance 5. Jeudi 4 mai
La matière à l’épreuve du corps : Jonathan Glazer, Amy Greenfield
Séance co-organisée avec les élèves de l’ENS Ulm

De quelle matière sommes-nous faits ? Et comment cette matière compose-t-elle avec celles du monde ?
Dans Element (1972), Amy Greenfield filme son propre corps nu, immergé dans un immense champ de boue grasse. Le film se présente à la fois comme une étude texturale et tactile, un « nu féminin actif », un drame de l’arrachement et de l’abandon, mais aussi une interrogation sur l’art in situ, et plus particulièrement sur les transformations qu’une matière donnée impose aux mouvements du corps.
Under the skin (2013) de Jonathan Glazer travaille l’étrangeté de la matière corporelle et la confronte à des matières insolites : blancheur lumineuse, noirceur miroitante et visqueuse. Scarlett Johansson incarne à la perfection l’étrangeté du corps féminin, la solitude d’un extra-terrestre pour une fois véritablement autre.

Avec Florent Barrère, docteur en études cinématographiques (Paris I – Panthéon Sorbonne) , Marisa Hayes, doctorante, réalisatrice de vidéo danses et directrice du Festival International de Vidéo Danse de Bourgogne et Jonathan Glazer, cinéaste.

Séance 6. Jeudi 18 mai
Alchimie et matières pelliculaires : Jürgen Reble

Co-fondateur du collectif de cinéastes allemands Schmelzdahin [en français, Dissous-toi] dans les années 1980, Jürgen Reble est reconnu pour son travail sur la matière du support filmique. Par le détournement de processus chimiques, et en recourant parfois à la destruction physique, tant délibérée qu’accidentelle, de l’image argentique, ce cinéaste réussit à créer des expériences esthétiques d’une beauté violente et éphémère. Depuis les années 2000, il collabore avec le musicien expérimental Thomas Köner sur des performances audiovisuelles. Cette séance montrera plusieurs extraits des films de Jürgen Reble, en terminant avec Materia obscura (2009), film dans lequel le cinéaste allemand se confronte au passage de l’argentique au numérique.

Avec Yann Beauvais, cinéaste et critique de cinéma et Olivier Schefer, maître de conférences en esthétique à l’Université de Paris 1 Panthéon – Sorbonne

Séance 7. Jeudi 8 juin
Milieux naturels et matières numériques : Jacques Perconte

Le travail de Jacques Perconte s’efforce, non sans paradoxe, de restituer toute la matérialité de l’image numérique en détournant les processus des logiciels de compression. Son œuvre se distingue de celles d’autres praticiens du « data-moshing » (altération de l’encodage de l’image numérique) par la singularité de son regard, qui produit une richesse de formes incitant à la contemplation, faisant parfois écho avec la peinture de paysage du XVIIIe et du XIXe siècles, ainsi que par son esprit d’innovation particulier. Dernièrement, Jacques Perconte a exploré les possibilités de la vidéo générative, pratique qui substitue aux décisions créatives de l’artiste celles d’un algorithme, et qui exploite les techniques numériques les plus pointues.

Avec Sean Cubitt, professeur en études filmiques et télévisuelles à la Goldsmiths University de Londres et Jacques Perconte, cinéaste et plasticien.

http://www.le-bal.fr/en/2016/12/mat...

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