L’intervention anthropologique contre Ebola Article - Octobre 2016

Alice Desclaux, Marc Egrot

Alice Desclaux, Marc Egrot, « L’intervention anthropologique contre Ebola  », Sciences au Sud, octobre 2016. ISSN 1297-2258

Résumé

La réponse biomédicale ne peut suffire devant la charge dramatique des épidémies d’Ebola 1 , loin s’en faut ! Elle est même parfois fort dépourvue, face à des contextes sociaux, culturels, historiques et politiques de nature à restreindre ou entraver son action. « L’intervention d’anthropologues, qui commence à s’imposer dans de telles circonstances, vise non seulement à connaître les facteurs sociaux de l’épidémie, mais aussi à humaniser les pratiques sanitaires et à déminer des situations souvent explosives, explique l’anthropologue de la santé et médecin Alice Desclaux. Elle peut même contribuer à la « préparation » en santé publique pour anticiper des problèmes à venir en cas de nouvelle flambée épidémique 2 ». Ainsi, depuis l’épisode d’Ebola de 2002 en République démocratique du Congo, l’oms associe systématiquement ces spécialistes des sciences sociales aux équipes d’intervention envoyées sur le terrain dès l’annonce d’un cas. Leur action a contribué à circonvenir les épisodes épidémiques précédents, dont le bilan ne dépassait quelques centaines de morts. L’humanisation des techniques et des soins est avant tout tournée vers les équipes soignantes. Il s’agit d’analyser d’un point de vue extérieur leurs gestes et leurs approches, afin d’identifier les pratiques pertinentes et d’en améliorer l’acceptabilité pour les patients et les populations concernées. Ainsi, les réflexes ultra-hygiénistes vis-à-vis du risque infectieux, produits par les craintes des professionnels de santé pour leur propre sécurité, peuvent avoir des résultats contreproductifs. « Effaroucher les patients ou leurs familles, en venant les chercher chez eux en scaphandre de protection, puis en détruisant leurs biens, pousse les populations à fuir le système médical officiel, au risque de disséminer davantage la maladie », indique-t-elle. L’expertise des chercheurs permet de définir des approches conciliant les impératifs sanitaires avec une prise en charge plus respectueuse des individus et des cultures. Leurs recommandations permettent d’adapter les normes et sont ensuite intégrées aux guides officiels de portée internationale déterminant l’action en cas d’épidémie. Au-delà de l’humanisation des pratiques, l’épidémie d’Afrique de l’Ouest de 2013 à 2016, la plus meurtrière depuis la découverte de cette maladie en 1976, a appelé une intervention d’un genre nouveau. « Pour mobiliser les communautés, des anthropologues se sont employés à lever la défiance liée à des rumeurs et vis-à-vis des autorités », rapporte-t-elle. Dans un contexte de grande tension politique locale, une forte résistance à l’égard de la lutte contre le virus a en effet vu le jour. Une théorie populaire s’est répandue, associant les autorités, les équipes soignantes et les ong dans un sombre complot pour diffuser l’affection et prélever les organes des malades. De verbale, la violence est vite devenue physique, coûtant même la vie à plusieurs membres d’une équipe sanitaire. S’érigeant en médiateurs culturels, les anthropologues – notamment issus des pays concernés - ont du trouver les relais d’opinion pour une intervention tournée cette fois vers les populations exposées à la maladie. Dans un travail de longue haleine, souvent recommencé dans chaque village et chaque quartier, ils se sont employés à sensibiliser les esprits, à dissiper les incompréhensions, à rétablir le dialogue entre acteurs et à re-légitimer l’action médicale. En Côte d’Ivoire, pays voisin des foyers épidémiques guinéen et libérien, les scientifiques travaillent en amont d’une éventuelle crise. « Nous étudions les modalités d’exécution de mesures préventives biomédicales et leurs articulations avec les représentations et les pratiques locales », explique l’anthropologue et médecin Marc Egrot. Leur expertise pourrait par exemple permettre d’adapter les pratiques funéraires – une nécessité sanitaire difficile à faire appliquer -, tout en respectant l’importance de ces rituels supposés préserver la quiétude future des vivants.

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