Quelques réflexions sur le Present Perfect Puzzle Chapitre d’ouvrage - 2006

Eric Corre

Eric Corre, « Quelques réflexions sur le Present Perfect Puzzle  », in Claude Delmas (ed.), Complétude, cognition, construction linguistique, 2006, pp. 195-210

Résumé

Dans cet article, je proposais d’élargir l’éventail des paramètres aptes à rendre compte du PPF en m’appuyant sur les travaux de H. Reichenbach (1947) et de W. Klein (1992) dans la résolution du present perfect puzzle. L’observation de départ est la suivante : malgré le fait qu’un énoncé contenant un PPF puisse très bien dénoter un événement survenu hier, l’année dernière, etc., une phrase au PPF contenant ce type d’adverbial (*John has left yesterday) n’est pas possible en anglais contemporain standard. C’est essentiellement le caractère ponctuel spécifique et déictique de l’adverbial temporel qui entraîne cette contrainte : un énoncé comportant un adverbial plus vague dans la référence temporelle qu’il met en place, comme dans l’énoncé I mean I’ve sent the first letter about three months ago and the last one about a month ago, and I’ve had no reply at all, est plus recevable. L’hypothèse néo-reichenbachienne de W. Klein (1992) est alors sollicitée : la notion de Topic Time (ou, alternativement, celle de Temporal Focus de R. Declerck) est cruciale dans l’emploi et l’interprétation des formes verbales temporelles et/ou aspectuelles, dont le PPF. Un adverbial temporel spécifique n’a pas pour simple fonction d’informer d’un moment passé / d’une heure passée, etc., mais d’effectuer une assertion concernant ce moment / cette heure, en contraste avec un autre moment / une autre heure possible pour cet événement. La contrainte de present perfect puzzle relève de la pragmatique pour W. Klein, et repose sur une analyse également aspectuelle qui fait du PPF une forme construisant un point de vue postérieur à l’événement conçu comme état résultant (posttime of the event). De nombreuses langues (swahili, islandais) utilisent une périphrase avec le verbe " finir " grammaticalisé pour construire l’aspect parfait. L’explication de W. Klein est la suivante : selon l’analyse aspectuelle, le PPF marque que le posttime de l’événement est pris en compte dans le temps d’assertion (Topic Time) du locuteur, ce posttime est p(osition)-definite (c’est-à-dire, occupe un point défini dans le temps d’assertion) par le simple fait qu’il correspond à un temps présent étendu (T0) ; or le prétérit fait la même chose, il rend l’événement p(osition)-definite en l’ancrant (vériconditionnellement) à un moment du passé. Il y a donc une contradiction en anglais à asserter simultanément que le caractère p-definite de l’événement (son assise vériconditionnelle) vient à la fois du moment passé et du présent étendu. Enoncer #John has left yesterday est pragmatiquement aussi absurde que d’énoncer #Two and two make four now. Cette analyse est en phase avec l’analyse métaopérationnelle de la périphrase que j’avais donnée : le problème que pose le present perfect puzzle n’est pas tant dû à un conflit chronologique qu’à l’assertion que constitue un énoncé au PPF. Un argument supplémentaire vient de l’utilisation qui est faite, dans de nombreuses langues (turc, islandais, bulgare), de la morphologie parfaite dans l’expression de l’évidentialité indirecte (en islandais : Jon hefur farið klukkan fjögur : Jon is thought to have left at four). R. Izvorski (1997), S. Iatridou (2001), ont une hypothèse intéressante de cette collusion entre parfait et évidentialité : reprenant l’analyse de W. Klein, elles avancent l’idée que le posttime que marque le PPF, qui correspond à une mise à distance (exclusion) temporelle de la situation extralinguistique (seul l’après est pris en compte), trouve dans le cas des parfaits évidentiels une contrepartie modale : l’après-événement se traduit dans la sphère modale par l’exclusion de la réalité actuelle du locuteur, d’où le sens d’évidentialité indirecte. Bien entendu, le PPF anglais ne fonctionne pas ainsi : la phrase John has left décrit bien le départ effectif de John, pas son départ supputé. Cependant, l’article se termine par la constatation que le PPF se prête très souvent à une prise en charge énonciative forte par laquelle l’énonciateur exprime ce qu’il sait / voit / a pu déduire comme étant le cas, d’où des valeurs souvent relevées de type implication testimoniale, déductive, conclusive, etc., du sujet parlant. Cette étude confirme en tout cas qu’une étude réussie du PPF doit inclure un fort composant pragmatique/énonciatif, le PPF est un objet grammatical qui se situe entre temps, aspect et surtout modalité ; la nature polyfonctionnelle des temps se trouve confirmée.

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